Les interactions entre l’homme, l’ordinateur et la réalité occupent de plus en plus le devant de la scène, non seulement médiatique mais aussi de notre vie quotidienne tout court. Je voudrais aborder ici deux débats qui nous intéressent tous: l’un touche au transport des personnes et l’autre à la médecine.

De Nicolas Hoffmann*

Il y sera donc question de biologie (= sciences de la vie) appliquée à la vie humaine (= médecine), sphère dans laquelle il me semble en ce moment se passer des choses pas très enthousiasmantes, et d’autre part du trafic dans les pôles de concentration humaine que sont nos très = trop grandes villes. Mégalopoles que les villes moyennes ne tarderont pas à devenir si nous n’arrivons pas à limiter raisonnablement l’explosion démographique en cours partout au monde.

Ainsi que nous l’apprend le cahier „Science et médecine“ du Monde du 6 février 2019 un jeune chercheur en biosciences chinois, perfectionné aux USA, le Pr. He Jiankui de l’université de Shenzhen, une mégalopole de 10 millions en bordure de Hongkong, vient d’avoir l’audace de se servir des „ciseaux moléculaires” CRISPR-Cas9, tel est leur nom, pour secrètement, mais avec l’approbation du comité d’éthique de son hôpital, pratiquer d’abord une résection, puis une greffe d’ADN (= acide désoxyribonucléique, substrat de nos gènes), sur des embryons engendrés par un père séropositif du SIDA et une maman négative à cet égard au moment de la conception.

En effet, une femme susceptible d’attraper le sida par son partenaire infecté risque dans un certain nombre de cas de le transmettre à ses enfants durant l’accouchement, ici des jumeaux, leur infection ayant lieu au passage par la filière génitale de leur maman. La finalité était donc d’éviter de façon absolument sûre et certaine cette transmission. Geste dont tous les autres scientifiques, et parmi eux certains de renom comme Craig Mello, prix Nobel de médecine de 2006, avaient essayé de le dissuader.

En effet, l’application de cette invention ingénieuse datant de 2014, je parle des ciseaux CRISPR-Cas9 (en voir sur le web le détail), constituerait certes une action de grand éclat, on en convient, mais en réalité c’est beaucoup moins le cas lorsqu’on prend en considération qu’actuellement existent d’ores et déjà d’autres méthodes sûres à 100% pour obtenir le même résultat, méthodes plus simples, moins onéreuses, et scientifiquement validées.

L’intervention de He Jiankui ne semble donc nullement faite pour servir l’humanité, mais pour assouvir son besoin personnel de célébrité. Viserait-il le prix Nobel lui aussi? Or cette méthode n’est malheureusement pas exempte d’aléas dommageables aux „patients“.
Quels aléas? Je cite les plus importants: 1) la modification induite par CRISPR-Cas9 ne touche qu’une partie des cellules embryonnaires des jumeaux d’où résultera un mosaïcisme (ou une mosaïque) génétique qui ne leur garantira pas après naissance une résistance ultérieure absolue au virus du SIDA, si tant est qu’elle ait pu la leur transférer pour l’épreuve de l’accouchement; 2) cette mutation pourrait affaiblir l’individu face à la grippe et à de nombreux autres virus, suggèrent certaines études; 3) en Chine, où, abstraction faite que les séropositifs y sont marginalisés, le consentement éclairé des couples est considéré problématique, la fécondation in vitro est refusée aux porteurs de certaines infections; et 4) le formulaire de consentement évoquerait un vaccin (sic!), ce qui est une tromperie. Nous voilà donc en train de nager en plein dans la bouteille à encre.

CRISPR-Cas9 et voitures autonomes

Vouloir exceller est assurément bon et légitime, mais vouloir briller de toute force et à tout prix en intervenant de façon arbitraire sur le devenir d’embryons est un vrai scandale éthique, proche de l’hybris (= chez les Grecs anciens l’orgueil d’un rebelle humain qui insupportait les dieux en éveillant chez eux colère et vindicte). De sorte qu’on se demande maintenant s’il s’agit chez le Pr. Jiankui, d’ailleurs suspendu, d’un naïf ou d’un véritable mais néanmoins stupide manipulateur. Voilà opposé à l’intelligence artificielle un bel exemple de bêtise humaine naturelle et de quoi celle-ci est capable, malgré les synapses potentielles par milliards de nos neurones considérés in globo.

Cocasserie maintenant, mais en sens inverse: le même cahier de Le Monde nous apprend une page plus loin, en citant un article d’Andrew Millard-Ball paru dans Transport Policy, article que j’ai eu la curiosité de vérifier sur le site Science Daily, que les voitures autonomes (testées ministériellement il y a quelques jours dans le „triangle des trois frontières“ A, F et L) provoquent ou plutôt provoqueraient de terribles embouteillages dans les mégalopoles américaines, notamment à San Francisco, car elles menacent de bouder les parkings trop chers selon elles, je veux dire leurs firmes propriétaires. Non seulement le problème de stationnement – nos ministres des transports réunis l’autre jour au sujet des voitures autonomes dans l’ainsi appelé triangle des 3 frontières d’A, F et L partageront cet avis – constitue un des principaux motifs de l’usage des transports publics, mais avec la nouvelle génération de voitures autonomes il n’y a plus besoin de se garer: il suffira de les laisser circuler, rouler pour être précis, affirme M. Milliard. Et au ralenti, forcément. Car il a calculé qu’avec seulement 2.000 voitures autonomes tournant dans le centre de cette ville, la vitesse de circulation y tomberait à moins de 3 km/h. Ce qui n’est que juste un peu plus que la moitié de la distance qu’un humain franchit en même temps à pied.

Ici l’IA me semble donc avoir très sérieusement besoin d’une correction par un cerveau humain. Mais en nos présents temps de progression accrue de notre espèce, qui va, hélas, de pair avec un respect de plus en plus amoindri de nos prochains – preuve: le terrorisme – imaginons un bref instant le pire: quelques-unes de ces voitures autonomes remplies d’explosifs nucléaires à déclencher par télécommande, et nous voilà à San Francisco en présence d’un Hiroshima bis avec les conséquences qu’on imagine. Nine eleven en deviendrait insignifiant …

En février le Tageblatt avait fait état d’une interview de Mme Delvaux, ancienne ministre de l’Education du Grand-Duché et actuellement eurodéputée. Or le premier dossier qu’elle avait à traiter il y a deux ans en qualité de présidente de la commission juridique du PE concernait la robotique. La Commission européenne a adopté son rapport en l’incluant dans sa stratégie, ce qui a abouti à la définition de la cybersécurité comme une priorité pour la recherche. De sorte que, peu de gens le savent, l’UE disposera enfin de superordinateurs sûrs tels qu’il n’y en a jusqu’ici pas un seul en Europe, à l’opposé des Etats-Unis et de la Chine.

Or, tout comme les machines, les procédures en ce domaine dont les deux grands pays nommés ci-dessus sont le boute-en-train, doivent subir d’urgence une standardisation inter-européenne. De façon que le PE propose de créer spécialement pour la nouvelle CE à venir après les élections de mai une Agence européenne pour la robotique et lintelligence artificielle, placée sous l’autorité d’un commissaire désigné exprès à cet effet. Selon un sondage du Tageblatt du 12 février dernier, 45% de ses lecteurs ont peur de l’intelligence artificielle, 34% trouvent qu’elle offre beaucoup de chances et 21% la trouvent difficile à évaluer, ce qui me semble donner une bonne approximation de l’opinion générale.
Personnellement je conclurais en répétant „Brave New World“! Peut-on éviter d’y aller? Sûrement non, mais alors à coup de réflexion et avec une extrême circonspection sans nous départir un instant de la conscience lucide de nos actes. Une conscience qui en 2019 est toujours le propre exclusif du cerveau et de l’intelligence humaines, et pas de la machine. Et en guettant évidemment tout événement qui le démentirait.

* L’auteur, interniste, est directeur honoraire de la CE et ancien chef de son service médical.

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