Drôle de première de cette pièce au Kinneksbond le 20 avril dernier, puisque les (fantastiques) acteurs de cette (merveilleuse) troisième mise en scène de Myriam Muller pour cette saison y furent confrontés, avant de jouer la pièce devant le public adulte, à des jeunes.
Et l’on vit alors, au cours de cette représentation scolaire, comment le vieux William, avec ses quatre siècles sur le dos, parvint, avec l’aide de cette mise à jour de „Mesure pour mesure“ juste, précise, très sombre et énormément drôle, à donner une sacrée leçon de théâtre aux jeunes. La première pour adultes a lieu ce soir. À ne rater sous aucun prétexte.

Rien ne va plus dans le royaume de Vienne. Son duc (un Jules Werner en grande forme) vient de se retirer pour des raisons un peu faramineuses – il estime que c’est de sa faute que le royaume est tombé dans la dépravation faute d’avoir été trop regardant sur les mœurs d’un peuple très enclin à la luxure – et transmet dès lors ses pouvoirs au vertueux Angelo (un Valéry Plancke méconnaissable après son banquier dans “Tiamat”, tout en vertu de surface et vices refoulés, diabolique et menaçant).
Et Angelo de proclamer l’application rigoureuse des lois sur les mœurs, avec fermeture immédiate de tous les bordels de la ville, au grand dam des débauchés de la ville, Lucio (Pitt Simon assumant quasiment à lui seul le “comic relief” de la pièce, et remportant le défi très haut la main) le premier, qui arpente la scène avec une vieille pute et qui n’arrêtera pas d’intriguer à tout va, se prenant les pieds dans l’hypocrisie dans une scène de quiproquo un tantinet hyperbolique mais diablement efficace.

La révolte de la braguette
C’est ce même Lucio qui va aller chercher le soutien d’Isabelle, jeune femme au couvent (excellente Claire Cahen), le frère de celle-ci se trouvant condamné à mort à cause d’une “braguette qui se révoltait”: Claudio (Jérôme Varanfrain) a engrossé son amie sans l’avoir marié et doit être exécuté au petit matin. Repoussée alors sans cesse dans les bras du cruel souverain par Lucio dans un moment de tragi-comédie savoureux, Isabelle essaiera d’amadouer le cœur de pierre d’Angelo – qui ne fera que trop bien fendre puisque, sous l’impulsion du désir, Angelo lui proposera un marché odieux: il l’incite à troquer son corps contre la vie de son frère.
Pièce assez atypique et longtemps plus discutée par la critique que jouée, “Mesure pour mesure” reconnaît depuis peu un regain d’intérêt, gravitant qu’elle le fait autour de sujets certes pérennes mais qui résonnent encore plus de nos jours, avec ce retour de puritanisme et de conservatisme qui semble, après la fin définitive des révolutions idéologiques et sexuelles, gouverner un monde où le désir est certes assouvi à la va-vite via Tinder et consorts, mais où ce même désir automatisé et mécanisé est aussi, via ces mêmes Tinder et consorts, mangé par le capital, réduit à la valeur d’échange et donc dénaturé, malhonnête. On n’a, de ce fait, simplement une hypocrisie à une autre.
Le duc qui, rôdant sans cesse en costume de moine afin de rester aux aguets et de souffler leur comportement aux personnages, est un personnage particulièrement retors et ambigu: c’est lui qui, certes, à la fin, restaure l’ordre par un effet de substitution quand surgit en la personne de Marianne (Tiphanie Devezin) un deus ex machina efficace – mais c’est lui aussi qui manipule à tout va, faisant son travail de sape et de structure assez tyrannique, de fait.

Quand les mensonges écrasent les vérités
Je suis toujours méfiant quand on me parle d’universalité du propos. De canon littéraire. Bien d’accord quand il s’agit d’évacuer le “Faust” de Goethe du corpus scolaire pour aller le déposer dans un musée, de province si possible, afin que ça ne puisse plus dégoûter les jeunes à jamais de la chose littéraire. Le premier à être d’accord aussi que certains grands classiques de la littérature ont pris un sacré coup de vieux (Corneille, Rousseau).
Mais il y en a qui, vraiment, ne vieillissent pas. Parce qu’ils ont non seulement tout compris à la nature humaine, à sa facile et compréhensible corruption, aux appâts du pouvoir et du plaisir, mais qu’ils ont réussi de surcroît à donner à cette lucidité une forme narrative qui fascine, qui remporte l’adhésion, qui synthétise, transcende, donne à réfléchir et éblouit.
Diderot et Proust, par exemple, ne vieillissent pas. Kafka non plus.
Et, à entendre la langue (traduite certes) délicieusement précise rouler et ronronner dans la bouche d’une équipe d’acteurs en très grande forme, à entendre le plaisir des débats rhétoriques entre, disons, Angelo et Isabelle, à voir les retournements de veste et les hypocrisies, l’on ne peut que se délecter de l’inventivité toujours vivace, des formulations élégantes et drôles de cet auteur.

Tarantino et Shakespeare
Et moi de me dire qu’un grand dialoguiste comme Tarantino s’inscrit tout droit dans la lignée de ce fourbe Shakespeare – grâce à l’humour, à la rhétorique rusée que les deux partagent. Et que c’est grâce à la mise en scène de Myriam Muller que le rapprochement que je viens de faire entre un grand auteur classique et un cinéaste postmoderne n’est pas qu’une simple lubie de critique en mal de comparaisons novatrices, mais qu’il devient symptomatique de cette contemporanéité de Shakespeare, contemporanéité que l’on doit aussi et surtout, on ne peut pas assez le souligner, à l’art des acteurs qui insufflent vie et âme à ces personnages parfois grotesques, toujours faillibles, souvent énigmatiques et touchants sur fond d’une coulisse sonore signée Emre Sevindik. Celle-ci, sombre, souligne comment la pièce, malgré de forts moments de comédie, peut à tout moment partir dans la violence la plus glauque, comme quand les sonorités industrielles et les lumières stroboscopiques montrent le traitement de Claudio en prison.
L’actualité de Shakespeare lui vient peut-être aussi de ce que ce mélange des genres qu’il pratique ici avec un art magistral là où les classiques français l’auraient jeté en prison avec Claudio, passant en l’espace de quelques secondes de la pure comédie au tragique le plus assumé, est dans la lignée esthétique de l’ère (postmoderne ou autre) dans laquelle nous nous situons. Parce que les choses ne sont jamais intrinsèquement drôles ou tragiques. Parce que tout est tragique et rien ne l’est, parce que l’on doit rire de tout, tout comme il faut prendre au sérieux les pires bouffonneries (la politique actuelle nous le montre bien): c’est dans son inversion carnavalesque que „Mesure pour mesure“ traduit le zeitgeist contemporain, avec ses démagogues, ses manipulateurs, ses vertueux hypocrites et ses vicelards monstrueux (DSK, Weinstein et consorts surgissant à l’esprit quand Angelo se jette sur Isabelle).

Une mise en scène très efficace
Et c’est tout l’art de Myriam Muller de donner à lire cette pièce sur un espace parfaitement sobre – je vous enjoins à aller la voir ce soir au Kinneksbond, la disposition scénique trifrontale n’étant pas transposable au Théâtre du Centaure, où elle déménagera dès la semaine prochaine –, où se déploient des acteurs qui prennent d’assaut toute la salle, Jousselin replaçant à la va-vite trois lycéens pour libérer la place pour les nobles, Simon inspectant le public à la recherche d’Isabelle, le tout ayant un effet centripète, immergeant le public de façon efficace dans une pièce qui est à ne rater donc sous aucun prétexte. Déjà que les jeunes ont une longueur d’avance culturelle sur vous.
D’ailleurs, et je termine sur ça, promis, à mes côtés, deux jeunots un peu cool s’insurgèrent au départ contre la corvée théâtrale qu’on leur imposait ainsi. Ah les profs, à nous ennuyer avec leurs machins culturels ringards et tout ça. Au bout de cinq minutes, on ne les entendait plus. Et après la pièce, un autre souffla à son voisin qu’il avait trouvé ça drôlement génial. Comme quoi, tout n’est pas perdu.

Aujourd’hui à 18.30 heures au Théâtre du Centaure et le 18 mai à opderschmelz.

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