Dans un spectacle en langue française avec des bribes d’allemand, Marion Rothhaar revient sur son passé de jeune gymnaste championne d’Allemagne dans les années 80. Evoquant à la fois un passé désormais exotique – celle des deux Allemagnes – et un milieu dur – celui du sport, où de jeunes filles sacrifient leur enfance à la gloire d’une nation –, la pièce raconte aussi le devenir d’une artiste et le rapport à son corps.

“A 45 kilos, je peux penser plus clairement, je suis plus belle, plus forte.” Cette citation extraite du roman “La petite communiste qui ne souriait jamais” de Lola Lafon et reprise au cours de la pièce résume parfaitement les images et l’histoire de “The Other: Me”. Racontant une partie de la vie de l’artiste longtemps enfouie et refoulée, le spectacle tourne autour du destin de Marion qui, dès sa plus jeune enfance avait dû être opérée à cause d’un problème aux hanches qui s’était manifesté dès sa naissance. Marion fit tout pour rendre invalide le diagnostic des médecins qui prédisaient qu’elle ne pourrait jamais marcher normalement – au point de devenir championne de gymnaste rythmique et sportive en Allemagne de l’Ouest et de participer aux Jeux olympiques à Séoul en 1988.

C’était alors une époque étrange, celle des deux Allemagnes, celle de la guerre froide, qui s’immisçait jusque dans les épreuves sportives, devenues un prétexte à mettre sur pied des laboratoires de petites filles, un “système de dressage de gymnastes” reproduit ensuite par l’Ouest. Rothhaar se souvient de ses entraîneuses venues de l’Est, de l’odeur de sueur des salles d’entraînement et du fait qu’à la fin, “c’étaient toujours les Bulgares qui gagnaient. Ou alors les Russes.” Constat laconique: ces journées passées de 6 heures du matin à 22 heures du soir à maîtriser les chorégraphies et à pratiquer encore et encore la beauté des gestes – durant le spectacle, on verra Rothhaar en vrai et sur vidéo s’exercer avec des ballons, des cerceaux, des rubans – ne débouchaient jamais sur la grosse victoire.

Distance du passé

Raison pour laquelle, c’est là l’épilogue de l’histoire, Marion largua tout à l’âge de 15 ans, se teignit les cheveux en rouge – comme pour accomplir son destin de Rothhaar – et alla danser et faire la fête à Berlin, ville de tous les excès possibles. “Diese Geschichte”, nous raconte Marion Rothhaar, “will ich auf Französisch erzählen – weil ich so eine größere Distanz zu meiner Vergangenheit schaffen kann. Ich möchte aber präzisieren, dass es keine todtraurige Geschichte ist: Ich lebte ja nicht im Osten, und es gab auch keinerlei Übergriffe.”

L’idée de monter une sorte de pièce autour de son passé enfoui de jeune enfant gymnaste ne date pas d’hier: une première maquette en fut montée au Hariko, pendant une soirée organisée par “Friday Island”, une plate-forme où des artistes de tous horizons pouvaient monter toutes sortes de projets dès lors qu’ils collaient à la thématique de la soirée. C’est le chorégraphe Marc Planceon qui l’a encouragée à se lancer dans le projet, comme il l’explique au cours du spectacle pendant une de ses interventions, racontant sa rencontre avec Marion et le silence que celle-ci avait pendant longtemps gardé autour du sujet.

Cette pièce n’en est pas vraiment une, explique Rothhaar. Les nombreux écrans, des éléments scéniques qui en font comme une installation d’art tout comme la présence sur scène de l’autrichienne Christina Clar, qui crée l’ambiance de la performance avec un choix éclectique de musiques, le confirment, soulignant aussi le travail d’analyse de l’oeil extérieur accompli par la nouvelle dramaturge au TNL Ruth Heynen. Le fait de voir la metteure en scène d’aujourd’hui essayer d’accompagner les images de la jeune fille qu’elle était, de danser avec elle en quelque sorte, soulignant la différence d’âge et l’”éloignement de son corps” est assez touchant, tout comme sont à la fois émouvantes et incongrues ces images d’archives d’une époque révolue.

“The Other: Me” (d’une durée de 35 minutes) peut être vu mercredi soir au TNL à 20 heures, ensemble avec une deuxième courte pièce intitulée “Rose”.

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