Après le passage plus que convaincant de Nils Frahm, le cycle „Urban“ se poursuit à la Philharmonie avec un musicien luxembourgeois qu’on ne présente plus. Accompagné par des synthés, des sons ambient et Michel Portal à la clarinette basse, Francesco Tristano excellait au piano malgré un milieu de concert lesté par des morceaux un peu mièvres.

Alors que nous écoutions „replicr, 2019“, le dernier album de 65daysofstatic, un ami et moi nous disions que, si Bach avait vécu de nos jours, il aurait très probablement fait de l’électro, tant les possibilités de mise en boucle, de juxtaposition de strates aboutissant à des fugues un peu hédonistes nous paraissaient prolonger ce que Bach créa avec les moyens du bord qui furent alors les siens.

Parmi les compositeurs néoclassiques en vogue, deux paraissent suivre cette tendance à bâtir, sur des beats entraînants tout droit venus de la techno (Francesco Tristano) ou d’une électro lorgnant plus vers le kraut- et le post-rock (Nils Frahm), des compositions classiques dont la richesse ornementale de l’architecture peut être qualifiée de baroque. Si Tristano suit plus concrètement les traces du grand génie baroque avec son projet qui consiste à enregistrer le répertoire complet de Bach, il présenta, samedi soir à la Philharmonie, son album le plus récent, „Tokyo Stories“, sur lequel il exprime son amour pour la capitale nipponne dans une série de morceaux souvent assez intimistes, dont la diversité paraît recréer le caractère hybride et agité de la ville.

Une envie de bouger

Les personnages principaux de ces histoires tokyotes sont, comme nous l’expliquait Tristano, le piano, les synthés et la ville de Tokyo, dont pas mal d’ambiances ont été enregistrées – une voix narrative féminine, le bruit de la pluie contre la fenêtre, un enchevêtrement de voix et de sons agités. A ces acteurs principaux, Tristano adjoint ses invités – les différents collaborateurs avec qui il a conçu l’album tout comme sa mise en ambiance sur scène –, parmi lesquels l’on put saluer la présence sur scène de Michel Portal, dont la clarinette basse illumina l’abstraite et belle „Cafe Shinjuku“ dans une version bien plus longue que celle sur l’album, où elle s’en va sur un fade-out qui survient un peu tôt. Notons d’ailleurs que nombreux sont les titres qui connaissent des extensions, que ce soit dans la durée ou dans leur arrangement, des beats bien plus dansants que sur l’album donnant cette envie de bouger les fesses assez atypique pour la Philharmonie.

Certains titres plus calmes („Lazaro“) ne parviennent pas toujours à éviter le kitsch – c’est lors de tels passages que le recours aux sons ambient (bruits de pluie) et des photos signées Ryuya Amao (zoom noir et blanc sur une vitre gorgée par la pluie) renforcent le caractère un peu ampoulé de ces compositions dont le minimalisme ne fait que mettre en lumière le pathétique.

Malgré donc un léger essoufflement en milieu du concert, Tristano remportait l’adhésion grâce à un nombre de morceaux brillants. Citons „Neon City“, qui ne détonnerait pas dans le répertoire de GoGo Penguin, „Electric Mirror“, qui entoure une délicate mélodie rappelant Rameau de nappes de synthé enjouées, l’endiablé staccato de „The Third Bridge at Nakameguro“ ou encore l’entraînante „Nogizaka“, qui clôt le concert.

Maître incontesté de son jeu

Là où „All Melody“ de Nils Fahm prend appui sur des boucles électroniques qui finissent par s’enchevêtrer de façon organique avec les orgues et pianos, Tristano opère moins une fusion qu’une juxtaposition des genres dont les différents éléments, fortement reconnaissables, ressortent grandis. La rythmique rappelle bien plus que chez Frahm la techno et la house minimaliste, les beats évoquant Carl Craig ou encore Underworld alors que les partitions de piano qui s’étalent dessus sont d’une précision métronomique impressionnante.

Là où, pour boucler la boucle, un projet comme „replicr, 2019“, dans un tout autre genre, essayait de voir jusqu’où le musicien pouvait aller dans l’autonomisation des machines – que les musiciens de 65daysofstatic programmaient sur scène, accompagnant par la suite les sons ainsi générés – , sur „Tokyo Stories“, l’électronique est souvent plus ornementale et ne cache pas que Tristano demeure le maître incontesté de son jeu.

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