#lethéâtreçaselitaussi, voilà le hashtag que les Editions Théâtrales, une des quelques maisons d’édition qui, en France, continuent vaillamment à publier des textes dramatiques, mettent sous chacun de leurs posts dans les réseaux sociaux.

De Ian De Toffoli

En effet, la publication, sous forme de livres, de pièces de théâtre, n’est pas une évidence, le théâtre se vendant moins bien qu’un gros roman juteux. Pourtant, les pièces de théâtre, même contemporaines, comme celles de Stefano Massini, se lisent avec grande délectation, comme de véritables histoires à suspense.

En Allemagne, les maisons d’édition ont décidé de ne publier plus que les plus grands auteurs contemporains, Schimmelpfennig, Déa Loher et bien sûr Elfride Jelinek. Tout le reste se retrouve dans un catalogue et les théâtres ou artistes qui veulent lire ou éventuellement monter ces textes doivent se procurer un PDF auprès de l’éditeur.
En Grande-Bretagne, des maisons d’édition comme Oberon Books ou Faber & Faber publient les grands noms du théâtre anglophone contemporain comme Martin Crimp, Martin McDonagh ou David Hare.

En France, ce sont des maisons d’édition comme Les Solitaires intempestifs, les susnommées Editions Théâtrales, la collection „Papiers“ des Editions Actes Sud, Espace 34 ou encore L’Arche ainsi que quelques autres qui s’en chargent.

Le théâtre contemporain

C’est une évolution qui vient du fait que d’un côté, les artistes de théâtre, depuis l’avènement d’un théâtre post-dramatique qui ne s’appuie plus aussi fortement sur du texte, voire sur des histoires, ont une façon plus libre de travailler avec les textes dramatiques (en les découpant, en en faisant des collages, etc.) en ignorant souvent leurs qualités littéraires.

D’un autre côté, seules les pièces classiques, du Faust au Tartuffe, sont encore enseignées en Lettres. L’étude des écritures dramatiques contemporaines s’est retranchée dans les écoles de théâtre ou les masters spécialisés, ce qui est une grande perte pour les étudiants, car elle fait preuve d’une grande richesse formelle et souvent d’une grande qualité littéraire.

C’est de l’un des auteurs publiés par L’Arche, l’Italien Stefano Massini, et de son avant-dernier livre, qui réunit deux pièces, „Terre noir“ et „O-dieux“, que traite cet article. L’Arche a dans son catalogue un certain nombre d’écrivains non français, surtout allemands et italiens comme Fausto Paravidino ou justement Stefano Massini.

J’avais choisi plusieurs pièces de Massini pour m’accompagner dans ma visite annuelle de ma famille en Italie, comme j’aime bien lire les auteurs du pays dans lequel je me retrouve au cours de mes déplacements.

Des sujets politiques

Et puis, je pense que les pièces de théâtre se prêtent tout autant à la lecture (même à celle faite au bord d’une piscine dans les collines du prosecco) que les habituelles sagas familiales ou les éternels récits postapocalyptiques dont nous bombardent les grands éditeurs.

Massini, né en 1975 à Florence, fait des études de Lettres classiques et devient ensuite l’assistant du metteur en scène Luca Roconi au Piccolo Teatro de Milan. En 2007 il crée la pièce „Donna non rieducabile. Memorandum teatrale su Anna Politkovskaja“, jouée dans tous les grands théâtres d’Europe et adaptée à l’écran en 2009 par Felipe Cappa.

En 2015 il devient conseiller artistique du Piccolo Teatro, qui est une des grandes scènes de ce qui reste du théâtre italien actuel après le passage de Salvini et de sa meute. Les sujets dont traite l’écriture très dense de Massini sont exclusivement actuels et politiques.
„Terre noire“ raconte la résistance de paysans de l’Afrique du Sud, dans le Transvaal, en plein Apartheid, à la mainmise des multinationales sur leurs terres. Dans un découpage en scènes brèves achroniques, qui se déroulent à la „Pulp Fiction“ et ne livrent la signification complète de l’histoire que quand on considère l’ensemble dans sa totalité, avec un peu de recul, se déroule la lutte de Hagos Nassor, qui refuse l’expropriation contre la stratégie imbattable d’Earth Corporation: celle-ci fait signer des contrats aux paysans pour acheter leur récolte à bon prix mais les obligeant d’utiliser leurs insecticides.

Une pièce puzzle

Mais au lieu de booster les terres, ces produits les assèchent et précipitent l’endettement des paysans. Mais Hagos Nassor fait appel à une avocate qui tient tête à Earth Corp et semble même gagner le procès, jusqu’à ce qu’on lui propose un autre jeu.

„Terre noire“ est donc une pièce puzzle, à la langue poétique et haletante, qui montre les manigances et les engrenages de l’exploitation et du grand business agroalimentaire.
„O-dieux“ (en italien „Credoinunsolodio“) est une pièce sous forme de trois monologues, tenus par trois femmes en plein milieu du conflit israélo-palestinien, dont le destin va fatalement se croiser: Eden Golan, professeur d’histoire hébraïque dont la souffrance, après avoir survécu à un attentat, va lentement la pousser vers la haine des palestiniens, Shirini Akhras, étudiante à l’université islamique de Gaza qui veut devenir martyre, et Mina Wilkinson, militaire américaine engagée sur le terrain dans une unité d’intervention anti-terroriste.

Dans une savante structure où les épisodes narrés s’enchevêtrent et racontent le même événement vu à travers différents prismes idéologiques jusqu’à ce que un hasard amène les trois femmes à un même endroit où, pour un bref instant, elles se perçoivent, enfin, brièvement, mais pour de vrai, avant qu’advienne la catastrophe.

L’Arche présente un catalogue d’auteurs contemporains importants comme Massini, dont je recommande également la pièce „Chapitres d’une chute“ sur l’histoire d’origine de la famille des Lehmann Brothers et actuellement un des chefs de file.

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