Après le Festival de Venise où il a remporté le Lion d’Or et depuis sa sortie en salles, les rumeurs vont bon train: des spectateurs se seraient évanouis outre-Atlantique devant des scènes d’une violence inouïe, Joaquin Phoenix serait certain de décrocher l’Oscar … Qu’en est-il vraiment du Joker?

Consacrer un film au Joker, cette figure du Mal au rire sardonique, pour tenter de comprendre le chemin qui l’a mené à devenir le personnage mythique de la série des “Batman”, était un pari risqué. Pour Todd Philips, réalisateur de la trilogie “Hangover” et de “Road Trip”, Joker a commencé par être Arthur Fleck, un clown travaillant auprès des enfants malades ou des échoppes en difficulté et vivant seul avec sa mère dans la décatie Gotham City. Le film s’ouvre sur un Arthur grimé qui, devant le miroir, tire sur les commissures de ses lèvres pour élargir son sourire, avant de le tordre en grimace. Jean qui pleure ou Jean qui rit? Une larme maquillée de noir coule le long de sa joue.

Voilà un homme qui cherche encore le sens de son existence et a vraisemblablement vécu plus d’un traumatisme: lorsqu’il se fait agresser par une bande de garçons dans une ruelle déserte, il ne se défend pas mais gît sous les coups qui pleuvent, prostré sur la chaussée en position fœtale. Une fois les gamins partis, la fleur de clown à sa boutonnière, côté cœur, laisse échapper un petit filet d’eau comme le sang d’une blessure – énième tentative de transformer la tragédie en comédie? C’est l’une des thématiques fortes et intéressantes du film, celle qui traite de l’injonction à sou rire et projeter une image de bonheur, malgré la violence, la pauvreté, l’environnement hostile dans lequel on tente de survivre.

Le Joker est une réaction à cette hypocrisie: un nihiliste qui, ayant compris qu’il n’avait plus rien à perdre, naît et s’épanouit dans le chaos. Un tel personnage était un départ fascinant pour la construction d’un portrait psychologique. Hélas, il semblerait que Todd Philips échoue à proposer une vision forte et particulière de son sujet: pour justifier la plongée de son protagoniste dans le meurtre, il invoque la maladie mentale et des traumatismes vus cent fois, auxquels il consacre de longues explications parfaitement dénuées d’originalité.

Ce faisant, il ôte à son personnage son mystère, souligne lourdement les illusions attendues qui lui servent de ressorts dramatiques fatigués. Philips voudrait nous livrer un message complexe sur ce que notre société peut finir par produire à force de violence, de manque d’amour et d’absence de compassion, mais en choisissant d’adopter une focalisation interne d’un bout à l’autre du film, il lui interdit des nuances pourtant essentielles.

On pourra trouver des excuses

Nous suivons un chemin unique, celui d’une victime acculée qui finit par tomber dans le meurtre. Ce Joker n’est pas face à un dilemme dramatique mais glisse presque malgré lui dans le Mal, et ce que Philips nous dit, c’est que c’était là son destin, étant donné son existence de souffre-douleur bien à plaindre. C’est cette absence de dramatisation dans le parcours de son protagoniste qui a pu justifier que l’on reproche au film de faire l’apologie de la violence.

Philips s’en défend mais le message est brouillé. Le réalisateur savait-il véritablement ce qu’il voulait raconter? A-t-il tenté de ménager chèvre et chou, public, studio et moralité, tout en s’attachant à retracer le parcours d’un des bad guys les plus mythiques? On pourra trouver des excuses au scénario mal construit en essayant d’interpréter les deux tiers du film comme une illusion supplémentaire, ou en donnant du poids à la phrase d’Arthur qui dit à sa mère que son rire malade n’est finalement pas une pathologie, ainsi qu’elle l’a toujours prétendu, mais bel et bien son essence, une partie intégrante de lui-même. On ne retrouvera toutefois pas la force du Joker de Heath Ledger qui donnait à chaque fois une version différente de son passé et s’érigeait ainsi comme une suprême et angoissante énigme.

Malgré tout, ce Joker vaut la peine d’être vu pour le travail de sa photographie et la performance à couper le souffle livrée par Joaquin Phoenix. L’acteur habite son personnage dans chaque pore de sa peau, chaque brisure de poignet, gracieux pas de danse, cavalcade en chaussures surdimensionnées, terrible regard sous la jungle de ses épais sourcils noirs. Un interprète magistral qui, contrairement à son réalisateur mais selon l’idée nietzschéenne, porte véritablement en lui le chaos nécessaire pour mettre au monde un clown dansant.

 

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