Remarqué notamment lors de sa présentation au festival de San Sebastian, encensé (pour l’instant) par la critique, le troisième long métrage de Martin McDonagh autour d’une mère dont la fille a été sauvagement violée puis assassinée est un chef-d’œuvre noir, luisant et sans compromis. Un grand film, qui vient d’être couronné aux Golden Globes.

Les frères McDonagh sont un peu comme les frères Coen: tous quatre écrivent et mettent en scène des comédies sombres, loufoques et terriblement noires où le désespoir et la violence de notre quotidien sont comme transcendés par le fou rire et la beauté esthétique. Seule (grande) différence: les frères McDonagh ne réalisent pas leurs films ensemble.
Malgré ce constat, des inférences entre les deux univers se légitiment puisque tout se passe en effet comme si les films de ces deux surdoués communiquaient à leur insu.

Un de ces points communs réside dans le fait que les deux frères ont pour habitude de faire des films autour de sujets particulièrement sombres – et à réussir à en faire (souvent) quelque chose à la drôlerie presque désespérante, qui serait d’une luminosité tamisée, froide, ombrageuse.

L’univers des McDonagh

Dans “In Bruges”, un tueur à gage (Brendan Gleeson) était engagé pour se débarrasser de son partenaire (Colin Farrell) qui, alors qu’il devait liquider un prêtre pédophile, avait par mégarde assassiné un enfant de chœur.

Afin que celui-ci puisse mourir heureux, leur patron (Ralph Fiennes) les avait envoyés à Bruges afin que Farrell puisse voir la beauté médiévale de la ville belge avant de passer l’arme à gauche. Petit bémol: Colin Farrell, lui-même devenu dépressif à cause de son geste, trouve Bruges aberrante et laide.

Pour le successeur, McDonagh évoquait, dans “Seven Psychopaths”, un auteur qui, pour son prochain projet, restait bloqué sur son titre de travail (Seven Psychopaths) et, pour combler son manque d’inspiration, se met à la recherche de … sept psychopathes.

Après ce deuxième film un peu inégal, qui tournait avec habileté autour d’un noyau vide – la peur de la page blanche – en misant un peu trop sur le gadget du métafictionnel, Martin McDonagh revient avec “Three Billboards Outside Ebbing, Missouri” et sort le grand jeu. Derrière ce titre à rallonge au prosaïsme soigné se cache un drame terriblement drôle, terriblement sombre et terriblement bien écrit.

Sombre et drôle
Pour l’un de ses derniers films, le sublime “Calvary”, le frère de Martin, John Michael McDonagh, avait affirmé avoir voulu écrire une comédie sur un brave curé catholique menacé de mort par un homme tourmenté après avoir passé son enfance à être violé par un prêtre pédophile. Il admettra ensuite avoir un peu raté son sujet dans le sens où son film a fini par être de moins en moins drôle et de plus en plus noir.

Là où John Michael a (magnifiquement et génériquement seulement dans le sens où son film n’est pas devenu une comédie) échoué, son frère remporte la mise sur tous les registres, puisqu’il a réussi à faire un film infiniment drôle et touchant sur une femme dont la fille adolescente a été violée et tuée.

Cette dernière, incarnée par une Frances McDormand phénoménale, décide, face à l’inaction des policiers locaux, plus efficaces dans l’arrestation et la torture des jeunes afro-américains locaux (1) que dans la résolution de crimes crapuleux et durs, de louer pour l’année trois panneaux publicitaires afin d’y dénoncer, par des slogans tape-à-l’œil, son dépit et sa rage face aux événements tragiques et la paresse policière.

Les réactions, dans la communauté, ne se font pas tarder, tant les policiers et les autres habitants sont scandalisés par ce retour du refoulé. Car pour guérir des traumatismes collectifs, mieux vaut tout enterrer, Ishiguro nous l’avait montré dans son brillant „Géant enfoui“ –, la communauté préférant adopter la politique de l’autruche face au surgissement de la violence.

“Twin Peaks” en plus déjanté
Mais pour guérir d’un traumatisme individuel, il faut que justice soit faite, que la vérité éclate au grand jour. Les trois panneaux publicitaires, symboles gigantesques de la détresse inconsolable d’une mère tout comme de l’inefficacité des policiers, deviennent la pierre angulaire de toute une microsociété qui, de par son côté rugueux, hostile et bête, n’est pas sans rappeler “Fargo” et, de par la nature et les forêts qui l’entourent, par sa situation narrative initiale, très “Laura Palmer” tout comme par l’excentricité des gens qui le peuplent, charrie les effluves de pins et de mystère de “Twin Peaks”.

Vers la moitié du film, à la suite d’un décès dans le patelin, la signification des panneaux changera, la disparition de ce membre fera comme l’objet d’un rituel expiatoire, le film montrant alors comment fonctionnent deuil et détresse collective – et à quel point rien, dans le monde des hommes, n’est stable.

Le sens du dialogue
La vision de McDonagh est d’une violence inouïe – les flics sont d’une bêtise raciste rare, les actes de cruauté déferlent de façon surprenante, les hommes sont insupportables, égocentriques, méchants. Les dialogues sont parfois choquants de cruauté alors même que leur écriture est d’une souplesse impressionnante, le côté percutant des dialogues ayant valeur de catharsis tant la mesquinerie et l’égoïsme, sous la verve dure et étincelante du duo McDonagh/McDormand, en prennent pour leur grade, tant McDormand devient une sorte de justicière héroïque et loufoque – car même si on est dans un univers proche de Fargo, le casting de McDormand est pour le moins malicieux, l’actrice étant à mille lieux de la policière un peu nunuche et naïve du classique des frères Coen.

Mais à chaque fois que l’on se dit que c’en est trop, que ça doit en être trop, tant de noirceur et de misanthropie, le film est sauvé d’un côté par la maîtrise d’un script où les joutes verbales sont d’une jouissance rare: presque chaque échange est ponctué de “one-liners” qui font tellement mouche qu’on aimerait les retenir afin de les sortir à tout va au quotidien – genre à Noël en famille, par exemple – afin de faire figure de personnage le plus cool de la salle (c’est simple, depuis les meilleurs moments de Tarantino, personne n’a écrit, dans l’histoire du cinéma récent, des dialogues aussi pointus, aussi percutants, aussi drôles). De l’autre côté, cette brutalité est compensée par une profondeur des personnages tout à fait touchante.

La possibilité d’une rédemption
La dureté de McDormand est ici plus un désespoir radical, une façon de supporter la vie après la mort et l’horreur, et c’est dans d’infimes moments où la dureté de caractère achoppe sur la dureté des aléas de la vie qu’elle se rétracte.

Ainsi, quand le chef de la police Willoughby (un Woody Harrelson en très grande forme) lui dira qu’il est injuste et cruel de lui reprocher d’être paresseux alors qu’il souffre d’un cancer du pancréas et qu’il va clamser dans quelques mois, elle lui répliquera, imperturbable, qu’elle en est consciente, que tous le savent dans le village – suggérant qu’il n’en devrait pas moins continuer à faire son travail. Quand peu après, Willoughby, toussant, lui crache au visage du sang et face au regard éberlué de celui-ci, McDormand se rétracte, se désole, les émotions coulent à nouveau. C’est dans de tels îlots de bienveillance et de tendresse, qui se multiplieront après une première heure de film plus dure, plus drôle aussi, que se manifeste le génie de McDonagh.

Car pour Martin McDonagh – un peu comme chez Proust – les hommes sont imprévisibles, indéchiffrables. Et ce constat implique – contrairement, par exemple, à son “Ouest solitaire”, où la violence était cyclique et les personnages incurables – que la rédemption est possible, comme on le verra pour le personnage de Dixon (soulignons ici la prestation de Sam Rockwell, qui sort ce personnage de flic raciste, alcoolique et fils à maman, de son fort potentiel en stéréotypie), qui fera preuve d’une évolution touchante, métamorphose de caractère qui nécessitera cependant une véritable mue tant son devenir-autre devra passer par un changement de peau, qui, à la suite de moments peu chanceux, se pèlera, partira en loques et en croûtes.

Porté par trois rôles principaux grandioses, une écriture merveilleuse, une caméra et une bande-son aux petits soins, “Three Billboards” est peut-être le chef-d’œuvre d’un auteur dont l’œuvre foisonne déjà de pièces et de films brillants.

(1) Quand McDormand demandera au policier Dixon s’il est toujours aussi occupé à tabasser et à torturer des nègres, Dixon lui répondra qu’il ne faut plus dire nègres et, qu’on l’occurrence, ce sont des personnes de couleur qu’ils torturent désormais, à la station de police.

 

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