Il est rare qu’un groupe arrive, au bout de 25 années d’existence, de se réinventer. Avec son douzième album, Low y parvient – et, ce faisant, écrit peut-être l’album le plus sombre de sa carrière, qui évoque à point nommé une époque autodestructrice tout en pimentant les abîmes d’une beauté à vous couper le souffle.

Petite présentation pour ceux qui auraient roupillé ces dernières 25 ans et seraient passés – honte à eux – à côté de Low, ce trio unique dans l’histoire de la musique contemporaine: formé pour faire opposition à la déferlante de Grunge qui embrasait alors Seattle et le reste du monde, Low est un groupe composé à la base par Alan Sparhawk (guitare et chant) et de son épouse Mimi Parker (percussion et chant). Ce duo mythique, sorte d’alter ego discrets de Thurston Moore et Kim Gordon, est rejoint par un troisième membre, qui changera au fil du temps et qui se chargera d’abord de la basse, puis de la basse et des synthés.

La musique de Low est lente et triste, mais d’une tristesse envoûtante et infiniment belle. Elle va à l’encontre de tout ce qui caractérise le rock et ses énervantes poses arrogantes, est férocement à rebours de toutes les modes. Le son de Low est tout en retenue, en chuchotements. Il est contemporain dans le sens d’Agamben, de Barthes et de Nietzsche, qui disaient qu’est contemporain celui qui est en déphasage avec son époque. Pour eux, c’est ce déphasage qui permet de la saisir au mieux, notre époque.

On n’oublie ni son premier album, ni son premier concert de Low. Moi, côté album, c’était “The Great Destroyer”, sorti en 2005. Côté concert, c’était à Williamsburg, New York, en 2013. Je me retrouvais pour la première fois dans cette hyperville, je venais de sortir d’une longue relation et j’étais donc imprégné de cette sorte de vague à l’âme propice à un concert de Low.

Alors que j’étais ému aux larmes par le concert – ce qui m’arrive rarement – deux amis qui étaient allés fumer une clope rentraient tout excités dans la salle de concert. Une jeune Américaine, pour leur prouver que les Yankees n’étaient pas aussi coincés que les Européens le pensaient, leur avait montré ses seins et les deux amis comme deux gamins coincés dans la peau d’adultes me racontaient l’anecdote, qui m’en foutais car c’était “Monkey” de Low qui enflait alors dans les enceintes, la musique de Low planant dans la petite salle de Williamsburg avec une sorte d’acquiescement désinvolte, une approbation muette de tout ce que le monde pouvait offrir d’insensé, une forme de caresse et de consolation.

Ces vertus consolatrices du slowcore de Low (terme par lequel le groupe fut ironiquement désigné) ressortent avant tout de ce qu’il faut simplement appeler, en laissant tomber pour une fois les outils analytiques du métier, une association de beauté et de mélancolie, une sorte de minimalisme où la précision musicale est telle que les blancs et les échos entre les notes en disent autant, si ce n’est plus, que les notes jouées et chantées.

Lisse et sale

Au cours de “Double Negative”, ces vertus consolatrices sont enfouies dans des mélopées bruitistes, des couches de “noise” telles qu’on peut en entendre sur des albums de Tim Hecker. Douzième album du groupe produit comme son prédécesseur par BJ Burton, “Double Negative” n’est pas facile d’accès. Il faut s’y investir – mais le gain qu’on en tire vaut plus que le détour. “Double Negative” est un album à la fois lisse et sale. Sale parce qu’il évoque un monde en mode autodestructeur, un monde où toute beauté doit se forer un chemin à travers des strates de laideur pour se faire entendre. Et lisse parce que toute cette tourbe sonore est finement produite, parce que tout y est magistralement à sa place.

Sur “Double Negative”, Low poursuit la piste plus électronique entamée de façon moins extrême par son génial prédécesseur “Ones & Sixes”, qui déjà emballait ses fines compositions dans de subtiles nappes de synthés, en y ajoutant cette fois-ci des sons “ambient” qui collent parfaitement à des compositions tellement palpables qu’on croirait presque pouvoir s’en saisir pour pétrir leur belle noirceur. Première preuve de ce renouveau en un début d’album étonnant, avec un “Quorum” tout en craquèlements mats. C’est une chanson écartelée, au cours de laquelle la voix déformée de Sparhawk , quand elle finit par s’imposer, par dompter la cacophonie bruitiste, agit avec envoûtement.

Quand “Quorum” enchaîne sur “Dancing and Blood” (notons que toutes les pistes de cet album s’enchaînent, comme s’il s’agissait d’une longue et unique plage) et son beat à la fois martial et distant, on a l’impression de voir surgir dans le brouillard une piste de danse où s’agiteraient des demi-morts. La voix de Mimi finit par percer cette brume, et la guitare de Sparhawk, complètement déformée, contient toute la beauté visuelle d’un monde en fumées transcendé par l’art. Le suivant “Fly”, aérien, est le premier répit, la voix de Mimi régnant sur titre un brin moins expérimental avant que l’album ne continue à s’enfoncer dans l’expérimentation avec “Tempest”, qui aurait pu, avec ses mélodies fortes, être un classique de Low. Sauf que le groupe a décidé d’ôter toute beauté (au sens conventionnel du terme) à ce titre et de l’écarteler, procédé qu’il répétera au cours de “Always Up”.

Ce n’est qu’avec “Always Trying to Work It Out” et “Dancing and Fire” que l’évidence d’une mélodie forte rendra à nouveau la vie simple à l’auditeur, sauf que là encore, une légère distorsion vocale indique que les choses, dans le microcosme du groupe, ne sont plus si simples. Qui plus est, sur la ballade “Dancing and Fire”, Alan et Mimi chantent: “It’s not the end, it’s just the end of hope.” Si l’album n’est jamais explicitement politique, il suffit de regarder autour de soi ou d’ouvrir un journal pour se rendre compte qu’un tel disque ne saurait être que la bande-son d’un monde où la démocratie va à vau-l’eau, un monde où, à l’encontre du célèbre proverbe allemand, il n’est même plus permis d’espérer. Mais, si déjà, il n’est plus permis d’espérer, il nous reste ce bonheur énorme de découvrir le nouvel album de Low.

Ce que le trio de clôture, composé des titres à la fois les plus accessibles et les plus électroniques, ne fait que souligner: “Poor Sucker”, qui allie l’électro de Tim Hecker à des mélodies pop, “Rome (Always in the Dark)”, qui est lancinant, bruyant et beau, et “Disarray”, clôture parfaite, sont trois merveilles qui confirment qu’il s’agit là d’un des disques les plus cohérents, les plus saisissants qu’il nous ait été donné d’écouter. La dernière fois que je le vis, Alan Sparhawk me confirma que ça leur dirait bien de jouer au Luxembourg. Petit appel aux bookers luxembourgeois: ruez-vous dessus. Le public vous en remerciera.

Le disque paraît vendredi prochain.

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