L’issue victorieuse de la traque de Chérif Chekatt, le tueur islamiste de Strasbourg – dont on a appris hier qu’une quatrième de ses victimes était morte des suites de ses blessures – abattu jeudi soir par des policiers alors que, repéré, il ouvrait le feu sur leur voiture („T“ du 14 décembre), a suscité un immense soulagement dans la métropole alsacienne. Et le ministre de l’Intérieur a exprimé aux forces de l’ordre les félicitations et la gratitude de l’ensemble des Français. Mais un souci demeurepour lui: les nouvelles manifestations éventuelles des „gilets jaunes“ ce samedi.

De notre correspondant Bernard Brigouleix, Paris

Il était temps que policiers ou gendarmes arrivent à mettre la main sur Chérif Chekatt et à le mettre hors d’état de commettre de nouveaux crimes: l’ampleur du dispositif déployé pour y parvenir – plus de 700 d’entre eux – face à un homme blessé, au portrait tardivement mais très largement diffusé, et dont beaucoup d’indices faisaient supposer qu’il était plus ou moins privé de soutiens logistiques et financiers, commençait à rendre embarrassante l’impuissance apparente des forces de l’ordre.
Mais c’est finalement, plus que la mobilisation policière franco-allemande, par ailleurs fort appréciée à Paris comme à Strasbourg, une unité de proximité et de terrain qui a eu raison du terroriste, en allant le traquer dans son propre quartier, le Neuhof, où il avait été reconnu par une passante, au sud-est du centre-ville où il avait exercé ses ravages. Repéré „en visuel“, comme disent les professionnels, il a, alors qu’il avait lui-même aperçu une voiture de police non-banalisée, cherché à entrer dans un immeuble de la rue du Lazaret où il se trouvait; n’y parvenant pas, il s’est retourné vers les policiers et a ouvert le feu sur leur véhicule, avant d’être mortellement touché en retour.

La question des „fichés S“

Ainsi s’est achevée la carrière, brève mais très fournie, d’un malfrat de 29 ans qui était passé du banditisme ordinaire – ce qui lui avait valu, rappelons-le, 27 condamnations, dont la plupart en France et qui s’étaient révélées bien légères malgré la récidive à répétition dont il se rendait à l’évidence coupable – au terrorisme islamiste.
Daech a d’ailleurs revendiqué jeudi soir, comme d’habitude, l’attentat de Strasbourg comme ayant été commis par un de ses „soldats“, ce qui devra être examiné par les enquêteurs. Quoi qu’il en soit, cette dérive vers ce qui n’était encore qu’une potentialité de passage à l’acte terroriste lui avait valu, on le sait, d’avoir été „fiché S“, autrement dit comme une personne susceptible de menacer la sûreté de l’Etat.

Ce qui a fait dire à certains responsables politiques, depuis l’attentat de mardi soir, que la puissance publique devrait procéder à l’incarcération préventive de ces „fichés S“, ce qui est impossible en droit français (même si bien des „gilets jaunes“, et surtout des casseurs qui s’étaient mêlés à eux, en ont fait les frais, mais très brièvement, samedi dernier). Même la surveillance permanente de ces suspects est techniquement inenvisageable, tant elle exigerait de personnel policier supplémentaire: il y a en France au moins 12.000 „fichés S“, et officieusement beaucoup plus.

Mais dans l’immédiat, l’heure n’était plus, hier, à la polémique: plutôt à la célébration, tout de même prudente, d’un retour à une atmosphère nettement plus détendue à Strasbourg. Le grand marché de Noël, qui attire chaque année des centaines de milliers de visiteurs au total autour de la cathédrale, a été rouvert hier en présence du ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui a chaleureusement félicité les policiers, gendarmes et soldats présents sur place, et cela sous les applaudissements. Et le président Macron en personne devait ensuite se rendre à Strasbourg „pour manifester à la population la solidarité de la nation“, expliquait-on à l’Elysée.

Nouveau rendez-vous sur les Champs-Elysées

Cette atmosphère d’inquiétude et de deuil, ressentie par tous en France, puis le soulagement non moins largement partagé qui a suivi la mort du tueur, auront constitué, pour le meilleur et pour le pire, une sorte de parenthèse unanimiste dans une vie publique française plutôt marquée, jusque-là, par la contestation, le désordre et la division. Mais cette parenthèse pourrait bien s’être refermée dès hier, avec la résurgence d’une question lancinante pour le pouvoir comme pour de nombreuses catégories de Français: celle des „gilets
jaunes“, dont la journée de samedi est devenue le rendez-vous traditionnel, et, à au moins deux reprises, lourdement incontrôlable.

Un certain nombre de leurs responsables, si tant est que l’on puisse identifier clairement des leaders ou des porte-parole au sein de cette mouvance très „basiste“, avaient appelé, dans la foulée de la tragédie de Strasbourg, à ne plus manifester, à la fois pour laisser la police et la gendarmerie se consacrer pleinement à la traque du tueur et à la protection contre d’autres actions du même ordre, et pour éviter de fournir au terrorisme islamiste d’autres champs d’intervention possibles.
D’autres estimaient au contraire qu’il ne fallait pas pour autant renoncer à une action qui avait commencé à porter ses fruits avec les (premières?) concessions faites par Macron. Sans parler des absurdes rumeurs complotistes qui ont pu circuler sur le Net sur le thème: „Tout ça est une mise en scène gouvernementale destinée à nous faire taire.“
Mais la page de Strasbourg, si elle n’est pas tournée pour les services spécialisés, tant s’en faut, l’est déjà un peu pour l’opinion en général, et beaucoup pour celle des „gilets jaunes“. Un nouveau rassemblement contestataire parisien est prévu aujourd’hui sur les Champs-Elysées et/ou les environs, de même que dans plusieurs grandes villes de province (y compris Bordeaux, particulièrement touchée le week-end dernier, et où les manifestations de toute nature ont été interdites par le préfet).

Erreur stratégique que cette obstination des „gilets jaunes“, dédaignant les circonstances et la lassitude d’une opinion dont, depuis les annonces présidentielles, le soutien s’effrite sérieusement? C’est probable – mais cela ne suffit évidemment pas à rassurer les responsables du maintien de l’ordre.

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