Il y a un an, „Value Associates“ finalisait l’audit auquel Xavier Bettel avait soumis le Film Fund. En mai, sous le soleil de Cannes, le ministre des Médias calma le secteur de l’audiovisuel en annonçant la hausse du budget tant attendue. Pourtant, les griefs soulevés par l’audit continuèrent à être passés sous silence. La conférence de presse sur le rapport annuel du Film Fund était censée y remédier.

Tout commença quand, en juin 2018, le secteur de l’audiovisuel constata que le budget annuel du Film Fund avait quasiment été épuisé alors que l’année était loin de s’être écoulée et que le comité de sélection devait encore passer deux réunions, au cours desquelles il ne lui resterait plus assez de sous pour soutenir les projets qui lui auraient été soumis et dont certains mériteraient certainement de l’être. On demanda alors à Xavier Bettel de simplement augmenter de 50 pour cent le budget alloué au secteur cinématographique.

Une demande qu’on pourrait qualifier d’audacieuse ou de naïve (il y a souvent des deux) mais qui s’explique peut-être par le fait que Guy Daleiden, le directeur du Film Fund, a depuis toujours été en de très bons termes avec Xavier Bettel, leur affiliation commune au parti libéral ayant noué, au cours des ans, de ces liens qui font qu’on peut formuler des requêtes sans tergiverser.

Une pizza de taille

Bettel ne réagit pas comme escompté – et dit qu’il allait d’abord faire passer le Film Fund et son système d’allocution d’aides (il y a deux sortes d’aides: l’aide à l’écriture de scénarios et l’aide à la production) à un audit, à la suite de quoi il déciderait d’une augmentation.

Ce qu’il confirmait cette année-ci à Cannes, incitant Nicolas Steil, président de l’ULPA, à dire que la „pizza“ avait été livrée. A voir l’augmentation du budget (qui passait de 33,9 millions en 2018 à 37 millions pour l’année actuelle), le pizzaiolo n’était plus obligé de lésiner sur les ingrédients. Tout semblait donc à nouveau au mieux dans le meilleur des mondes. Et Bettel d’évoquer une grande famille dont les membres œuvraient enfin pour le bien-être du secteur.

Un corpus de règles „solide et bien conçu“

Lors de la conférence de presse le lundi 11.11., Michèle Bram, à la tête du conseil d’administration, se dit d’ailleurs fort réjouie qu’une instance externe ait été chargée d’analyser le bon fonctionnement d’un système créé, comme elle le précisait, ex nihilo: quand il fut question, en 2014 de revoir le système d’allocution afin d’y intégrer notamment des critères d’évaluation esthétiques (avant, le système par grille permettait de simplement cocher des cases et de recevoir des aides sans que la qualité de l’œuvre y jouât un rôle prépondérant) et qu’on choisit de diviser l’organisation du Fund en trois organes (un conseil d’administration, un comité de sélection et une administration, dirigée par Guy Daleiden), l’on dut mettre sur pied, pour ces trois organes et sans qu’on puisse s’appuyer sur des expériences antérieures, un faisceau de règles qui fonctionne. La bonne nouvelle: ce corpus de règles serait „solide et bien conçu“.

Comme Bettel le soulignait, qui parlait avec un débit tel qu’on avait l’impression qu’il avait envie qu’on en finisse au plus vite, c’était l’occasion rêvée d’une auto-analyse faite dans les règles de l’art et avec une transparence à toute épreuve, même si l’audit, comme le soulignait Manuel Baldauff de „Value Associates“, n’était pas un audit financier*, mais un audit visant à examiner le bon fonctionnement des procédures d’allocution et une évaluation des retombées économiques du secteur.

Le meilleur des mondes possibles?

Parmi les points que relève cet audit globalement positif, plusieurs choses gênent, que les collègues de Reporter et, plus récemment, d’RTL, avaient soulevées, et dont on était en droit d’espérer des éclaircissements lors d’une conférence de presse qui mit les points sur les i – mais pas toujours là où on aurait aimé qu’on les mît, puisque le débat tournait bien souvent autour de la nécessité, assez incontestable, de l’existence d’un tel fonds de soutien pour les productions audiovisuelles plutôt qu’autour des recommandations bien réelles formulées par cet audit – recommandations que Xavier Bettel promit de faire parvenir à la presse une fois qu’il les aurait présentées, ce mardi matin, à la Chambre des députés. Ainsi, Daleiden précisa-t-il que l’instauration d’un fonds de subventionnement avait pris son origine, à la fin des années 80, dans un souci à échelle européenne – et retenu par ailleurs dans les législations des pays membres – de sauver le cinéma européen qui, sans de tels fonds, se serait depuis longtemps fait éliminer par l’omniprésent cinéma américain.

Au-delà de ce plaidoyer pour l’existence du Film Fund et de l’élucidation de son fonctionnement depuis la réforme de 2014, la conférence permit de faire le tour de l’audit, que d’aucuns auraient, comme le précisa Manuel Baldauff, cité hors contexte. Ainsi, Baldauff commença-t-il par faire l’éloge de l’organigramme du Film Fund – à la tête duquel se trouveraient des gens bien sérieux (comme Betty Sandt du ministère des Finances), alors qu’en bas de la pyramide organisationnelle se réuniraient des gens plus artistes (Baldauff impliquant du coup que les artistes manquent de sérieux et qu’ils sont incapables de figurer dans les hautes sphères de la gouvernance).

Reproches et conflits d’intérêt

Parmi les griefs, l’on retrouve les accusations somme toute assez convenues au sens où il s’agit partiellement de reproches qui lestent le secteur culturel tout entier du Luxembourg et qui tirent en partie leur origine de la professionnalisation encore assez récente du secteur culturel de ce pays, les acteurs de ce secteur tablant souvent sur le manque d’expérience pour excuser une naïveté peut-être feinte. L’éternel conflit d’intérêt, qui affecterait notamment la personne de Paul Thiltges, à la fois client et fournisseur du Fund, était adressé dans l’audit mais fut passé sous silence lors de la conférence, Baldauff atténuant d’ailleurs la plupart des recommandations et critiques établies dans son rapport.

Lié à ce conflit d’intérêt, l’on évoqua le trop grand pouvoir attribué au directeur du Film Fund, auquel l’on reproche d’ailleurs depuis des années de rester bien confortablement à sa place sans penser à le laisser un jour à un successeur éventuel (ce à quoi Guy Daleiden, non sans humour, rétorqua que c’était bien le rôle d’un fonctionnaire auprès de l’État que de travailler jusqu’à la retraite), et qui se manifesterait d’un côté, comme l’audit le souligne, par sa présence dans le comité de sélection (ce qui pourrait mener „à une forme d’omniprésence et d’une concentration de pouvoirs trop forte pouvant influencer les allocations en leur défaveur“) et, de l’autre côté, par le fait que ce même directeur est „le seul mandataire, sans restriction, sur les comptes tenus au nom du Fonds“. Là encore, le sujet fut esquivé lors de la conférence, et l’on nia même que ces points aient figuré dans l’audit.

Eviter une impasse financière

Au reproche d’un manque de contrôle par rapport à l’investissement des subventions allouées – et qui peuvent atteindre un montant de 3,2 millions –, l’on dit qu’on allait renforcer les moyens de contrôler l’investissement de l’argent par les entreprises de production. De même, grâce à l’audit, l’on œuvre à une meilleure répartition du budget annuel pour éviter que ne se reproduise l’impasse financière de l’année dernière: en début d’année, un certain montant sera mis de côté. Le reste du budget sera réparti sur les quatre ou cinq réunions du comité de sélection, permettant, en cas de besoins extraordinaires, de recourir à cette réserve pécuniaire.

Guy Daleiden expliqua encore qu’en théorie, les aides versées sont „remboursables et capitalisées dans le but d’un réinvestissement dans des projets futurs de la société bénéficiaire“ mais qu’en pratique, de tels revenus, il n’y en avait que très peu: même ceux de „Superjhemp“, qui a cartonné comme on sait au box-office, se soldent au final à un montant assez faible au vu des millions investis dans le projet.

Un manque de rentabilité

Ce qui nous amène au manque de rentabilité économique de l’industrie cinématographique, l’audit ayant relevé qu’on n’a pas pu prouver des „retombées fortes“ ou „des effets multiplicateurs élevés“, l’un des problèmes étant l’existence de ce qu’on appelle les productions pour le tiroir, projets pour lesquels la marge du producteur est assurée d’entrée de jeu, peu importe que le film fasse un carton ou que les salles restent vides.

L’une des solutions consisterait à prendre en compte, dans les critères de sélection des aides, la distribution et la promotion – en évaluant si tel projet est à même d’attirer Netflix ou d’autres sociétés de distribution étrangères. Le problème étant évidemment que l’on ne peut pas commencer à ne produire que des films dont l’exploitation mercantile à l’étranger paraît probable – d’un, parce que de telles prévisions sont difficiles, de deux parce que faire des films n’est pas qu’une question de business, mais aussi d’art, d’esthétique et d’émotions.

Tout ça nous indique par ailleurs qu’il y a, d’un côté, l’audit, et, de l’autre côté, son évaluation. Et que tout audit est toujours commandité par quelqu’un, qu’il y a des résultats attendus et escomptés vers quoi l’enquête à mener va se diriger, que tout ça, comme la conférence de presse d’hier, fait partie d’une mise en scène habile.** Car au problème structurel – l’on veut caresser dans le sens du poil les nouvelles sociétés attirées par l’appât du gain que promettent les aides directes, tant et si bien que ce nombre de sociétés risque d’augmenter encore, nécessitant un budget de plus en plus élevé – l’on n’a pas voulu donner de réponse.

*S’il ne s’agissait pas d’un audit financier, c’est que les finances du Film Fund sont annuellement soumises à de tels contrôles, ce pourquoi un tel audit aurait été redondant.

**Sur ce sujet, lire Mister Squishy, de David Foster Wallace.

4 Kommentare

  1. Mit dem Film fund haben Leute die der DP sehr nahe stehen eine Goldgrube entdeckt. Man produziert etwas was keiner gefragt hat, noch dass was wirtschaftlich tragbar ist. Aber da Freund Bettel bezahlt, fordert man jedes Jahr mehr Geld für ihr eher unnützes Zeug. Das verdeutlicht eine politische Dekadenz im Endstadium. Gerade Denker der DP predigen die freie Marktwirtschaft, wo jedes Produkt das nicht rentabel produziert wird, vom Markt zu verschwinden hat. Auf der anderen Seite fordern die dass das Wasser und die Klärung der Abwässer kostendeckend angeboten werden müssen. Mich ekelt es an, dass einer kleinen Vereinigung welche einen Film über unsere Resistenzorganisationen drehen wollte, dieser die staatliche Knete verweigert wurde. Und dann posaunt Bling Bling Premier lautstark, dass die damaligen Vorgänge nicht vergessen werden dürften.

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