Avant même la journée de protestation organisée le jeudi 14.11. dans le milieu hospitalier, où ne cesse de s’amplifier une fronde qui ne touche plus seulement les services d’urgence, le pouvoir se sentait déjà, ces derniers jours, très sérieusement menacé sur un front social multiforme. Et cela dans la perspective de la grande grève prévue à partir du 5 décembre pour s’opposer à l’unification des régimes de retraites, et qui pourrait bien devenir quasi-générale … et s’éterniser.

De notre correspondant Bernard Brigouleix, Paris

En langage syndical français, on appelle cela „la convergence des luttes“. Et c’est très exactement ce que redoute l’exécutif: voir s’amalgamer des mécontentements d’origines diverses, dont la fin des „régimes spéciaux“ de retraites ne serait finalement plus qu’une sorte de catalyseur, et dont l’addition serait en mesure de paralyser la France. Non pas seulement dans le secteur de transports dans son ensemble, mais aussi, par voie de conséquence, d’autres vastes pans de l’économie, dans l’industrie, les services, outre la santé publique, peut-être l’éducation nationale, sans parler de l’agriculture où gronde aussi la colère.

Dernière crainte en date du côté du pouvoir: celle de voir les étudiants se joindre au mouvement. Non que leurs grèves aient évidemment le même impact économique que celles des salariés; mais politiquement, depuis mai 1968, leur „entrée en guerre“ sociale n’est jamais bon signe pour le pouvoir … Or la tension monte actuellement entre ce dernier et les étudiants depuis que l’un d’entre eux a tenté de s’immoler par le feu à Lyon pour protester contre ce qu’il considérait comme la „précarité“ de sa condition.

„Entrée en guerre“ des étudiants?

Triplant son année universitaire, il s’était en effet vu refuser la reconduction de sa bourse d’Etat. Son geste désespéré a aussitôt déclenché une campagne de violences dans certaines facultés contre ladite „précarité“, malgré les facilités dont bénéficient les étudiants français: restaurants et cités universitaires, études gratuites, bourses … Pour l’instant, ces actions de blocage sont le fait de petits groupes, qui réclament notamment la création d’un salaire pour les étudiants; mais elles pourraient se généraliser.

L’essentiel des craintes gouvernementales est cependant ailleurs: il tient à la multiplication des ralliements syndicaux à la grève du 5 décembre. Laquelle mobilise contre la réforme des retraites non seulement les représentants des secteurs qui auraient à y perdre leur statut privilégié, comme les cheminots, mais aussi tous ceux, beaucoup plus nombreux, qui redoutent d’y perdre d’une façon ou d’une autre.

La „clause grand-père“

Le gouvernement ne cesse pourtant de détricoter son projet initial. Il en est à envisager ce qu’on appelle „la clause grand-père“, autrement dit la mise en œuvre de la réforme pour les nouveaux entrants seulement, et lorsqu’ils seront eux-mêmes à la retraite, soit d’ici … 2060 environ! Mais ces reculades, qui exaspèrent visiblement Jean-Paul Delevoye, le ministre qui prépare le dossier depuis deux ans et demi avec les syndicats, ne font que discréditer les ambitions réformatrices jadis affichées par Emmanuel Macron, sans aucunement désarmer l’opposition syndicale. Au contraire, même: celle-ci sent désormais la victoire finale à portée de main.

Sur le front des agriculteurs, il n’est pas acquis que les mécontents se joignent aux grévistes – comment, d’ailleurs? – mais c’est pratiquement toute la profession qui se sent en détresse.

Toute une profession qui se sent en détresse

La signature de l’accord de libre-échange avec le Canada est perçue par elle comme un coup de poignard dans le dos: les producteurs français, très contraints par d’innombrables normes européennes, vont être livrés pieds et poings liés à la concurrence de collègues d’outre-Atlantique qui en seront, eux, totalement exemptés. Il faut savoir qu’en France, on enregistre un suicide d’agriculteur par jour … A l’Elysée comme à Matignon, on n’en fait plus mystère: la mobilisation du 5 décembre sera sans doute très importante, et servira aussi sans doute d’exutoire à l’impopularité persistante du pouvoir. Et puis, y aura demain un an qu’a éclaté le mouvement des Gilets jaunes: tout risque-t-il de recommencer, mais avec, cette fois-ci, une vaste mobilisation syndicale et cette fameuse „convergence des luttes“?

La semaine dernière, lors d’une réunion des députés de la majorité, le premier ministre Edouard Philippe n’a pas caché ses craintes: „Je viens souvent vous voir en vous disant que ça va tanguer“, a-t-il dit. „Mais de toute façon ce n’était rien en comparaison de ce qui nous attend avec la réforme des retraites. Ça va être sportif !“

1 Kommentar

  1. Aucune loi n’est de longue durée si elle n’est pas acceptée par le peuple. Macron a juré qu’il est le président de tous les Français.Il faudra agir en conséquence.

Kommentieren Sie den Artikel


Please enter your comment!
Please enter your name here